Robert Pirès. Champion du monde 1998, légende d'Arsenal, 79 sélections en équipe de France. Pendant vingt ans, Jessica Lemarié a été sa femme. Elle a géré les contrats, élevé trois enfants entre Londres et l'Espagne, lancé une marque de cosmétiques bio vendue au Bon Marché et jusqu'à Los Angeles. Personne ne lui a jamais demandé ce qu'elle faisait dans la vie. Séparée depuis deux ans, elle vient d'ouvrir un restaurant à Paris. Elle a 50 ans et dit qu'elle est plus heureuse qu'à 20.

Mannequin à 17 ans, WAG à 27

Jessica Lemarié quitte la région parisienne à 17 ans avec l'idée d'intégrer la Chambre syndicale de la haute couture. Sa mère est styliste, elle sait dessiner, elle veut faire de la mode. Un photographe la repère dans la rue et lui demande si elle veut être mannequin. Elle se dit qu'elle fera la Chambre syndicale plus tard. Elle ne la fera jamais. Le mannequinat prend toute la place pendant onze ans.

Elle enchaîne les contrats entre le Japon, l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie. Elle vit de son travail, voyage en continu, passe des semaines entières dans des villes étrangères à faire des castings avant de repartir shooter un catalogue à l'île Maurice ou en Afrique du Sud. À l'entendre, c'est une vie qu'elle aime, mais qui ne lui laisse pas beaucoup de place pour autre chose.

Le soir du lundi où tout bascule, en 2002, elle est dans une boîte des Champs-Élysées quasiment vide avec une amie mannequin qui déprime. Un type vient lui tapoter l'épaule. Son pote Robert voudrait lui parler. Sa réponse, mot pour mot : « Robert il a qu'à venir tout seul comme un grand. » Il ne viendra pas. Gros timide, dira-t-elle.

Le lendemain, elle appelle son père pour savoir qui est ce Robert. Son père s'étrangle. Robert Pirès évolue alors à Arsenal, en pleine période des Invincibles, cette équipe qui terminera le championnat anglais 2003-2004 sans perdre un seul match. Jessica ne regarde pas le football. Son mec de l'époque non plus. Elle a vu l'Euro une fois, par hasard. Elle finit par donner son numéro quelques semaines plus tard. Ils mettront deux ans avant de s'installer ensemble.

Le cerveau logistique

En 2005, Jessica tombe enceinte de leur fille Naya. Elle arrête le mannequinat après un dernier shooting où elle est déjà enceinte de trois mois. Robert change de club quand Naya a six mois. Direction l'Espagne. Jessica ne parle pas espagnol et n'a pas le permis de conduire. Robert part quatre jours par semaine pour les entraînements. Elle se retrouve seule avec un bébé dans un pays qu'elle ne connaît pas. Heureusement, dit-elle, il y a l'avantage d'être neuf dans la fratrie : elle fait venir sa famille au maximum.

Ce sera le schéma pendant vingt ans. Trois enfants, des déménagements entre l'Angleterre et l'Espagne, la gestion des contrats, de l'image, des sollicitations permanentes. Le football est le sport le plus populaire du monde, et les fans considèrent que le joueur leur appartient un peu. Au restaurant, à l'aéroport, à Roland-Garros, à Disney : tout le monde veut une photo, un maillot, un contact. Pas une fois, mais cinquante fois par jour. Robert dit oui à tout le monde parce qu'il est, selon Jessica, « super gentil ». Elle, elle fait le tri.

Elle se décrit comme une louve. L'aînée de neuf enfants, habituée à protéger le clan. Ceux qu'elle accepte dans le cercle l'adorent. Ceux qu'elle en écarte la détestent. Dans le milieu du football, sa réputation est binaire. « Non, c'est juste protéger ma famille », dit-elle dans l'épisode. « C'est pas contre toi. C'est pour ma famille. »

L'effacement

Le vrai sujet arrive plus tard dans la conversation, et Jessica le formule avec une précision qui frappe. Elle s'était effacée. Plus Jessica, plus mannequin, plus rien qui lui appartienne en propre. La femme de Robert Pirès. La mère des enfants Pirès. Dans les dîners, les gens s'adressaient à Robert, lui demandaient des choses, le sollicitaient. Pas un regard pour elle. Ce qui l'énervait le plus, confie-t-elle, ce n'était pas les autres. C'était que Robert ne la réintègre pas dans la conversation. Qu'il trouve normal qu'elle soit à côté, à faire des photos, sans exister.

Parallèlement, elle lance une marque de cosmétiques bio capillaires à une époque où le clean beauty n'est pas encore à la mode. Vingt-huit points de vente en six ans, dont Le Bon Marché à Paris, Apothecary à Rhodes et Ox Market à Los Angeles. Elle gère tout seule, de la formulation à la vente. Au bout de six ans, burn-out. Elle arrête. Encore aujourd'hui, elle en parle comme d'un regret, quelque chose qu'elle n'a pas su tenir. Elle rebondit avec Carmina, une marque de maillots de bain, après être retournée à l'école chez Central Saint Martins à Londres pour se former au stylisme maillot.

La séparation arrive il y a deux ans. Après vingt-deux ans à l'étranger, Jessica rentre à Paris avec ses enfants. Elle ouvre son restaurant, Jessy. Elle n'a plus de voiture. Elle se balade à pied, prend le métro, redécouvre la ville qu'elle avait quittée à 26 ans. Elle dit qu'elle a eu une seconde jeunesse.

La file normale

Il y a une scène dans l'épisode qui résume la transition mieux que n'importe quelle explication. Dix jours avant l'enregistrement, Jessica est invitée à l'avant-première du clip d'Angèle avec sa sœur. Il y a deux files : la file VIP et la file normale. Avant, avec Robert, c'était la file VIP. Automatiquement. Ce soir-là, c'est la file normale.

Jessica reconnaît que ça l'agace. Un peu d'égo, un peu d'habitude, elle ne sait pas trop elle-même. Et puis elle ajoute : après la projection, elles sont allées au McDonald's, elles ont rigolé comme jamais, et la soirée était parfaite.

À 50 ans, Jessica dit qu'elle est plus heureuse qu'à 20. Son restaurant est une extension de son appartement. Ses sœurs travaillent avec elle. Sa famille vient le dimanche. Ses enfants grandissent. Les deux garçons jouent au football, ce qui n'était pas exactement son vœu, mais c'est comme ça. Ils n'ont d'ailleurs jamais vu leur père jouer en vrai, trop petits à l'époque. Tout ce qu'ils connaissent de la carrière de Robert, c'est YouTube.

Vanessa lui demande si elle appuierait sur un bouton pour rendre Robert anonyme. Pour que rien de tout ça ne soit jamais arrivé. Vingt ans effacés. Jessica dit non. Elle ne regrette rien. « J'ai eu trois enfants extraordinaires. J'ai vécu des choses incroyables que j'aurais jamais vécues sans lui. »

Elle en parle dans le deuxième épisode d'À Contre-Jour, le podcast qui donne la parole à ceux qui vivent dans l'ombre d'un nom célèbre.

Écouter l'épisode

Jess'y

Le restaurant de Jessica Lemarié

Paris

Découvrir le restaurant

Sources :

Robert Pirès, profil joueur, Fédération française de football

Arsenal « The Invincibles », saison 2003-2004, Arsenal FC

Central Saint Martins, University of the Arts London

Podcast À Contre-Jour