Né dans le hameau de Marie-Antoinette

Jean-Louis Croquet est né le 28 juin 1943 à Versailles. Pas n'importe où dans Versailles : dans la laiterie du hameau de Marie-Antoinette, à l'intérieur du domaine du château. Sa grand-mère habitait une maison à cheval entre la porte Saint-Antoine et les Chennais. Le parc de Versailles était sa cour de récréation.

Il passe quatorze ans au lycée de Versailles, comme élève, puis comme pion. Il joue au rugby, il devient capitaine de l'équipe. Il commence à travailler tôt. Premier job d'été : steward chez Air France pendant cinq ans. De là naît une passion pour l'aviation qui ne le quittera jamais, et qu'il partagera plus tard avec son fils Thomas via l'application Flight Radar, un rituel quotidien entre eux.

Après un doctorat d'université et une formation en informatique appliquée (Fortran, Cobol, les tout premiers langages), il échappe de justesse à la guerre d'Algérie et cherche son premier poste. Il visite une douzaine d'entreprises. La dernière est Pernod. Le président l'accueille avec une philosophie simple : « Faut que ça arrive le premier le matin et que ça parte le dernier le soir. » Jean-Louis a 23 ans. Il intègre l'équipe qui mène la fusion-absorption Pernod-Ricard, devenue depuis le plus grand groupe mondial de spiritueux.

Serial entrepreneur avant l'heure

Le goût de créer l'emporte vite. Jean-Louis fonde sa première entreprise à Versailles, Motivaction, spécialisée dans les sondages d'opinion et la mesure d'audiences télévisées. Il participe à la création de Médiamétrie, devenue la référence française de la mesure d'audience. En parallèle, il lance RFM, dont le nom signifie Radio François Mitterrand : Mitterrand avait inscrit dans son programme de 1981 la suppression du monopole de Radio France. Jean-Louis et son partenaire Patrick Meyer avaient un émetteur un peu plus puissant que les autres radios libres, quelques années de plus et quelques économies en avance. Résultat : jusqu'à 40 % de l'audience, et Coluche à l'antenne.

L'aventure la plus considérable viendra avec le rachat d'un partenaire anglais victime d'une OPA hostile. Jean-Louis monte le dossier avec ses banquiers. L'alliance franco-britannique donne naissance à TNS (Taylor Nelson Sofres), premier groupe mondial d'études de marché et de sondages d'opinion. Son dernier coup avec ce groupe : le rachat de la Sofres. La valorisation boursière atteint un niveau qui lui permet de choisir la suite. Ce sera le vin.

Vigneron après un infarctus

La réflexion arrive à un moment précis. Jean-Louis se demande comment occuper « le dernier quart de sa vie ». Deux options : la politique locale (il aurait aimé être maire de Versailles) ou le vignoble. Il consulte sa femme. La réponse est immédiate : « Dis-moi tout de suite si tu veux faire de la politique, parce que dans ce cas-là, je fais ma valise et dans cinq minutes je suis retournée chez moi. » Le choix est fait.

Un infarctus, survenu peu avant 2000, accélère la transition. « Quand on se remet bien, on prend dix ans », dit-il dans l'épisode. Il achète d'abord un petit vignoble à Chablis pour tâter le raisin, puis acquiert Château Thuerry dans le Var. Le domaine est grand. Les voisins le pensent milliardaire. La réalité est plus nuancée : « Si mon domaine valait 100 il y a dix ans, aujourd'hui il en vaut 30. » La crise viticole le touche comme tous les vignerons français. Le changement climatique, il le vit « tous les jours, tous les jours ».

Son approche est celle du vin nature, à l'opposé de l'industrie qu'il a connue chez les Coppola (plus de 20 millions de bouteilles par an). Jean-Louis est aussi le vigneron officiel du Château de Versailles, où il entretient la petite vigne du hameau de Marie-Antoinette. À Versailles, il avait aussi un pub irlandais, sur la place d'Armes. C'est devant ce pub qu'aura lieu le premier concert de Phoenix.

Le sous-sol où tout a commencé

Thomas Mars, le fils de Jean-Louis, a 10 ou 11 ans quand il annonce la couleur. « Papa, je préfère être coursier chez Machine Musique que n'importe quel autre métier. Je veux faire mon métier dans la musique. » Jean-Louis habite une grande maison à Versailles avec un sous-sol spacieux. Il le transforme en studio d'enregistrement.

Dans ce sous-sol passent les fondateurs de ce qu'on appellera plus tard la French Touch versaillaise : Phoenix, Daft Punk, Air. Une bande de copains qui ont grandi ensemble, qui ont aujourd'hui environ 50 ans de moyenne d'âge, et qui ont passé leur adolescence à répéter chez Jean-Louis.

Le père tente un deal avec le fils. « Ta musique, c'est ta passion, tu vas faire un studio dans la cave, et tu vas essayer de passer au moins une licence. » L'idéal, selon Jean-Louis, ce serait l'ENA. Thomas opte pour une autre voie. Pendant un an, il fait semblant d'aller à la fac. Jean-Louis le dépose en voiture. Thomas lui demande de le laisser un peu avant l'entrée. Un jour, Jean-Louis comprend que son fils a arrêté depuis longtemps.

Le premier concert de Phoenix a lieu devant le pub irlandais de Jean-Louis, à Versailles, pour le départ du Paris-Dakar. Le groupe a 11 ou 12 ans. Le premier morceau s'appelle Anarchy. « Anarchie, anarchie, anarchie, ça fait des souvenirs extraordinaires », se souvient Jean-Louis. Ce qu'il n'a jamais dit à son fils : c'est lui qui avait payé l'organisateur pour qu'il les rémunère. « C'est un scoop. »

« Là, j'étais devenu le père de Thomas »

La bascule ne vient pas d'un jour à l'autre. Pendant longtemps, Jean-Louis reste un personnage local, versaillais. Il figure dans les « 10 Versaillais qui font Versailles ». Thomas, lui, grandit dans la musique. Les labels viennent écouter le groupe à Versailles. Les directeurs artistiques de Sony et d'autres maisons de disques disent : « Il y a des trucs là, c'est très fort. »

Phoenix prend une ampleur mondiale. Mais le moment précis où Jean-Louis passe du statut de personnage local à celui de « père de », il le situe sans hésiter : la clôture des Jeux olympiques de Paris 2024, quand Phoenix joue devant des millions de spectateurs. « Là, j'étais devenu le père de Thomas. Et ça me faisait un plaisir immense. »

Sa réaction quand les gens lui parlent de son fils est toujours la même. « Ils disent : "Je suis fan, c'est ton fils, bravo." » Et lui : « Très fier. » Pas de pirouette, pas de fausse modestie. « On est toujours plus content quand ses enfants vous dépassent. »

Sofia Coppola, le coup de foudre et la blanquette de veau

La rencontre entre Thomas et Sofia Coppola passe par un clip vidéo. Roman Coppola, le frère de Sofia, réalise des clips pour Phoenix. Un jour, il appelle sa sœur : « Tu devrais venir, il y a un groupe, c'est exactement ce que tu cherches. » Sofia vient. Jean-Louis, qui a recueilli le témoignage unanime de ceux qui étaient présents, résume : « Le coup de foudre, tout le monde se tait, les deux se regardent et c'était bon. » Ils sont ensemble depuis une vingtaine d'années. Deux filles : Romy et Cosima.

Jean-Louis connaissait le nom de Sofia avant de la rencontrer. Elle avait tourné Marie-Antoinette à Versailles, et elle était passée servir des bières dans son pub irlandais. Leur relation, telle qu'il la décrit, tient de la famille recomposée la plus décontractée qui soit. « Quand on est ensemble, c'est le petit-déj en pyjama un peu tardif. Elle est classe, elle est sympa, elle est agréable. » Il essaie de lui apprendre à faire la blanquette de veau. Elle écrit ses films au domaine viticole, l'été, dans un coin que Jean-Louis lui prépare chaque année avec des floraisons particulières.

Sofia lui a fait un aveu qui l'a touché. Le personnage du père dans On the Rocks, joué par Bill Murray, est partiellement inspiré de lui. « Tout ce qui est sympathique, c'est toi. Tout ce qui est moins sympathique, c'est mon père. »

Francis Ford Coppola, le vin et le spectacle

La première rencontre avec Francis Ford Coppola a lieu à Château Thuerry. Coppola arrive avec un message de sa fille : « Ma fille m'a prévenu que j'avais intérêt à bien m'entendre avec toi, parce qu'autrement ça chaufferait pour moi. » Il apporte ses meilleures bouteilles de vin et demande à Jean-Louis d'en faire autant. Puis il prend deux grands verres et mélange les deux vins en déclarant : « À partir d'aujourd'hui, c'est ça le meilleur vin du monde. »

La réaction de Jean-Louis est immédiate : « Quel beau spectacle, mais quel dommage avec deux grands vins. » Grand metteur en scène, certes, mais « vigneron nul ». Leurs domaines sont aux antipodes : Coppola produisait plus de 20 millions de bouteilles (il a depuis revendu la partie grand vin de Sonoma Valley), Jean-Louis revendique le vin nature et la tradition artisanale.

Les deux beaux-pères se voient environ une fois par an. La dernière fois à Cannes, ils ont parlé de vin, de films et de leurs enfants. Depuis le décès d'Eleanor, la femme de Francis, les rencontres se sont espacées.

Cosima Croke, pas Mars

Les petites-filles de Jean-Louis grandissent entre New York et les tournages de leur mère. Romy, l'aînée, a choisi le nom de scène Mars, comme son père, et a déjà sorti deux singles. Cosima, la cadette, a fait un autre choix. Elle a dit à son grand-père : « Tu sais, papy, moi je m'appelle Cosima Croke, et mon nom, si je suis célèbre, ça sera Croke. »

Jean-Louis n'est pas inquiet pour elles. Les deux évoluent depuis toujours dans le milieu du cinéma et de la musique. Sofia les intègre à ses tournages autant que possible. Jean-Louis les voit surtout l'été à Thuerry, au milieu du karting, des compétitions familiales et des dîners au restaurant du coin. Thomas organise des jeux. Les vacances sont ritualisées : couscous à cet endroit, steaks à cet autre, karting encore ailleurs.

Sa place de grand-père, il ne la cherche pas. « J'ai une place naturelle. Quand un de mes enfants m'appelle en disant "Papy, je peux venir passer deux-trois jours à Thierry ?", je suis le plus heureux. » L'harmonie familiale entre ses enfants (Thomas, David, Anna) tient sans effort apparent. Pas de jalousie, pas de problème mesquin. Juste de la curiosité mutuelle sur l'évolution des enfants de chacun.

« Un vieux qui s'amuse fait plaisir à tout le monde »

Jean-Louis ne se censure pas. Quand il fait des bêtises, Thomas le lui rappelle. Quand des gens lui envoient des scénarios pour Sofia, il répond non et renvoie vers la secrétaire. Quand une amie maire veut appeler sa salle de cinéma Sofia Coppola, il sait d'avance que la réponse sera non. Il ne demande même plus.

Sa vie quotidienne ne ressemble pas au fantasme que les gens projettent sur la famille d'un rockstar et d'une cinéaste. Il aime le cassoulet avec les potes, la blanquette de veau, les petits restaurants du village de Villecroze ou de Tourtoure. « J'ai pas une vie de jet-setter. » Il dîne « de temps en temps » chez George Lucas, qui habite à côté. Mais c'est tout.

Il a tourné dans cinq ou six films grâce à des rencontres de casting faites lors d'anniversaires familiaux. De petits rôles, toujours. Il a tourné avec Léa Seydoux dans la baie de Somme, et il a croisé Catherine Deneuve. À la question de savoir s'il utilise le nom de Thomas pour obtenir des avantages, il répond non, sauf une fois, pour sauver le journal Nice-Matin menacé de faillite. Il a demandé à Phoenix de jouer un concert au profit du journal. La réponse du groupe : « Qu'est-ce que tu veux, on peut rien te refuser. »

À 84 ans, Jean-Louis a une philosophie simple : « Un vieux qui s'emmerde, il fait chier tout le monde. Un vieux qui s'amuse et qui est content, il fait plaisir à tout le monde. »

Il en parle dans le cinquième épisode d'À Contre-Jour, le podcast qui donne la parole à ceux qui vivent dans l'ombre d'un nom célèbre.

Écouter l'épisode

Château Thuerry

Domaine viticole en Provence

Villecroze, Var — Parc Naturel Régional du Haut-Var-Verdon

Découvrir le domaine

Sources :

Phoenix, site officiel (wearephoenix.com)

Sofia Coppola, filmographie (IMDb)

Francis Ford Coppola, filmographie (IMDb)

Château Thuerry, domaine viticole (chateauthuerry.com)

Médiamétrie (mediametrie.fr)

RFM (rfm.fr)

Château de Versailles (chateauversailles.fr)

Podcast À Contre-Jour