Elle s'appelle Isabelle Amarrage, elle est belge, elle a 61 ans, et elle est mariée à Dominique Farrugia depuis 2005. Quand Vanessa Williot-Bertrand l'accueille au micro d'À Contre-Jour, c'est la première fois qu'Isabelle passe de l'autre côté. D'habitude, c'est elle qui pose les questions dans Jamais Dit, son propre podcast où des personnalités médiatisées doivent lâcher quelque chose qu'elles n'ont jamais dit ailleurs. Ici, c'est elle qui raconte. Et le parcours ne manque pas de matière : treize ans dans la pub chez Séguéla, un passage par France Soir et BFM Radio, treize ans comme directrice de la communication d'Alain Afflelou, une marque de sacs en python lancée depuis Bali, deux filles, et un mari en fauteuil roulant.
Le télégramme de Séguéla
Isabelle grandit à Bruxelles. Elle veut faire de la communication, mais les études de journalisme à l'ULB durent sept ans et elle n'a aucune envie de s'y embarquer. Elle fait du droit, comme beaucoup de gens qui ne savent pas quoi faire, obtient un DEUG sur la Côte d'Azur chez son père, et monte à Paris pour intégrer l'EFAP. Ce qui l'intéresse dans cette école, ce ne sont pas les cours du matin, ce sont les stages de l'après-midi.
Dans les années 80, la pub est l'endroit où il faut être. Il y a de l'argent, de la création, des pages entières dans Le Figaro sur les coulisses des agences, et des écoles bondées de candidats. L'agence qui fait rêver tout le monde s'appelle RSCG, celle de Jacques Séguéla, qui gère entre autres les budgets de Citroën avec des voitures posées sur des porte-avions. Isabelle lui écrit une lettre. Trois jours plus tard, elle reçoit un télégramme : « Hip hip hourra, tu es ma fille de pub, je t'attends. » Elle débarque à Paris pour un stage de trois mois. Le stage dure six mois. Elle restera treize ans.
Elle travaille sur la campagne présidentielle de François Mitterrand en 1988, sur les budgets de Bernard Tapie, dans une agence où la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle n'existe pas vraiment. Les amitiés qu'elle noue là-bas durent encore quarante ans plus tard. Elle ne terminera jamais l'EFAP. La question ne s'est d'ailleurs jamais posée : elle avait un emploi, elle a appris sur le terrain.
La radio, le 11 septembre, Afflelou
Après RSCG, Isabelle part quelque temps en Afrique du Sud, revient en France, et se retrouve à France Soir par l'intermédiaire d'anciens collègues. Elle y croise Jean-Luc Mano, ancien directeur de l'information de France 2, alors à la tête de la rédaction du quotidien. Elle n'y reste que trois mois : Mano est appelé à diriger BFM Radio et l'emmène avec lui. Isabelle prend en charge la communication et le marketing de la station.
Elle est à BFM le 11 septembre 2001. Le direct, le fil à tenir sans interruption. Mais les attentats tuent aussi le modèle économique de la radio : BFM est une station privée qui ne vit que de la publicité, et quand les annonceurs coupent leurs budgets du jour au lendemain, banques et téléphonie en tête, le modèle s'effondre en quelques semaines. La station est rachetée par Alain Weill. Isabelle rejoint Alain Afflelou comme directrice de la communication institutionnelle, un patron qu'elle avait croisé des années plus tôt quand il était client chez RSCG. Elle restera treize ans chez lui aussi.
Elle dit qu'elle n'a eu que trois patrons dans sa vie salariée, trois hommes, et qu'en partant d'Afflelou elle aurait adoré travailler pour une femme. Elle n'a pas trouvé quelqu'un qui lui donne envie de s'investir comme elle avait l'habitude de le faire, sans compter ni son temps ni son énergie.
Des pages de magazines et un coiffeur à Bali
Isabelle ne prévoyait pas de monter sa boîte. Elle savait qu'elle aimait les sacs, le cuir, les matières que l'on touche, et qu'elle détestait les sacs rigides et les sacs lourds à vide. Elle ne sait pas dessiner, et le reconnaît sans coquetterie : « Bonhomme bâton, c'est mon maximum. » Ce qu'elle faisait à la place, c'était déchirer des pages dans des magazines pour collecter ce qui lui plaisait en termes de couleurs, de formes et de textures.
Le hasard prend la forme de son coiffeur. Isabelle veut un sac en python, elle sait qu'il y en a à Bali, mais elle ne connaît personne sur place. Son coiffeur lui donne les coordonnées d'une ancienne cliente qui y vit. Isabelle achète un billet d'avion, laisse Dominique et les filles à Paris, et débarque seule à Bali avec ses pages déchirées dans le sac. Elle trouve une artisane dans une cave, entourée de pots de python de toutes les couleurs. Elles conçoivent ensemble un cabas rectangulaire. Isabelle n'a pas les moyens de financer des fermetures éclair (en maroquinerie, les zips coûtent cher), alors elles optent pour des aimants. Le sac peut s'ouvrir et s'agrandir, et ce qui était une contrainte budgétaire devient la signature du produit. Le premier modèle s'appelle Zoé, du nom de sa fille cadette. Il se vend par bouche-à-oreille avant même qu'Isabelle n'ait de site internet.
Elle rentre de Bali avec un catalogue de 5 000 couleurs de python et une proposition simple à ses amies : un sac en python normalement à mille euros, disponible à cinq cents, personnalisable à l'intérieur comme à l'extérieur. Les commandes s'accumulent, le bouche-à-oreille fait le tour du réseau, et son passé de dircom fait le reste pour la communication et la charte graphique. La marque Isabelle Farrugia existe toujours, même si le podcast lui prend désormais l'essentiel de son temps et que le marché de la maroquinerie indépendante s'est durci entre-temps.
Monceau Fleurs
Isabelle rencontre Dominique par l'intermédiaire d'un ami de l'époque RSCG. C'est un pot d'emménagement pour les nouveaux bureaux de Canal+ dans le 17e arrondissement. Elle connaît les Nuls, elle est fan depuis Objectif Nul, elle enregistrait les émissions sur des cassettes VHS en rentrant du travail pour ne rien louper. Ce jour-là, il ne se passe rien de particulier.
Ils commencent à déjeuner ensemble. Se vouvoient. Elle n'arrive pas à le tutoyer. Lui, chaque fois qu'elle retourne au bureau chez Afflelou, fait livrer un bouquet de fleurs. Les filles de l'accueil la surnomment Monceau Fleurs. Isabelle n'est pas certaine qu'il lui plaise. Elle sort d'une longue relation, elle a 38 ans, elle n'a pas prévu de se remettre en couple. La cour à l'ancienne dure six mois.
Le déclic, c'est quand Dominique disparaît. Parti en repérage en Afrique du Sud, il ne donne plus aucune nouvelle pendant deux semaines. Isabelle est en Chine pour organiser une convention Afflelou. Plus de coup de fil quotidien, plus rien. Elle se retrouve face à son miroir à se dire que cette histoire a peut-être un nom et qu'elle ne veut pas se l'avouer. Quand ils se retrouvent, elle l'engueule. Il lui propose Marrakech. Ils ne se sont plus quittés. Mariés en janvier 2005, deux filles : Mia, née en 2008, et Zoé, en 2010.
La chaise ne rentre pas dans l'ascenseur
Dominique Farrugia vit avec la sclérose en plaques depuis plus de trente ans. Quand Isabelle l'a rencontré, il marchait avec une canne. Puis une béquille, puis deux, puis un fauteuil roulant. La maladie attaque la myéline, la gaine qui enrobe les nerfs : quand elle disparaît, les ordres que le cerveau envoie au corps ne passent plus. Chez Dominique, ce sont les jambes qui sont touchées. La sclérose en plaques ne se soigne pas, mais elle a la particularité de produire moins de poussées avec l'âge.
Ce qu'Isabelle décrit dans l'épisode, ce n'est pas tant la maladie elle-même que ce qu'elle produit au quotidien quand plus rien ne peut être improvisé. Leur appartement est dans un immeuble haussmannien parisien. La cage d'escalier est si étroite que le fauteuil roulant ne rentre pas dans l'ascenseur. Quand Dominique rentre le vendredi soir, il faut qu'une personne monte le fauteuil à pied au premier étage pendant qu'il prend l'ascenseur seul, pour qu'il puisse s'asseoir en sortant. Sans cette aide, il ne peut pas quitter l'appartement du week-end. Accepter un dîner chez des amis au dernier moment, c'est impossible. Rendre une invitation ne l'est pas moins. Isabelle cherche un appartement accessible depuis dix ans et n'en a pas trouvé.
98 % des immeubles parisiens sont haussmanniens, rappelle-t-elle. Il y a toujours une marche avant l'ascenseur, parfois quatre. Les trottoirs ne sont pas conçus pour les fauteuils, les pavés sont défoncés, et il n'y a qu'une seule ligne de métro accessible. Isabelle dit qu'il n'y a « absolument aucune volonté politique » en matière d'accessibilité, cite nommément Anne Hidalgo et Emmanuel Grégoire, et précise que dans d'autres pays, y compris en Afrique du Sud, la question est réglée depuis longtemps. Elle ajoute que le problème du handicap ne concerne pas uniquement les personnes en fauteuil : les jeunes parents avec des poussettes vivent exactement la même chose.
Dominique ne lui a jamais demandé de renoncer à quoi que ce soit. Si elle est invitée quelque part et qu'il est fatigué, il lui dit d'y aller. « Vraiment quoi que ce soit », insiste-t-elle. Elle reconnaît que c'est plus agréable de faire les choses à deux, mais ajoute qu'avec l'âge, rester au calme l'arrange aussi.
Amarrage, un R, deux G
Isabelle a fait le choix de garder son nom : Amarrage-Farrugia. C'est long, les gens se trompent entre les R et les G des deux noms de famille, mais elle avait 39 ans quand elle s'est mariée et ne voulait pas devenir du jour au lendemain quelqu'un d'autre pour le monde professionnel qui la connaissait. « Je n'ai pas voulu effacer mon identité », dit-elle. « Même si j'étais très contente d'être Isabelle Farrugia. »
Leurs vies professionnelles n'ont jamais été mélangées. Isabelle ne va pas sur les tournages de Dominique. Les fêtes de fin de tournage, c'est une équipe qui a travaillé ensemble pendant des mois, elle ne les connaît pas, ce n'est pas sa place. Quand il a reçu la Légion d'honneur et l'Ordre du mérite, elle a rencontré ses collaborateurs. Ils ne dînent pas ensemble pour autant. Ce n'est pas un sacrifice, c'est un fonctionnement naturel pour elle. « Les égos des petites comédiennes, ça ne me fait pas rêver en fait. »
La question des préjugés la fait sourire. Les gens sont persuadés qu'ils sont riches. Elle ne voit pas le rapport entre passer à la télé et avoir de l'argent. Sur les réseaux sociaux, les commentaires antisémites se sont multipliés depuis le 7 octobre 2023. Ni Dominique ni elle ne se cachent de qui ils sont et de ce qu'ils pensent. Sa règle est simple : elle accepte les débats, elle bloque les insultes, et si quelqu'un s'en prend à un de ses invités sur Jamais Dit, elle le supprime.
La copine poubelle et le bouton magique
Isabelle anime Jamais Dit depuis début 2026. Elle reçoit des personnalités connues et leur demande de révéler au moins une chose qu'elles n'ont jamais dite ailleurs. En une quinzaine d'épisodes, elle dit avoir toujours obtenu son « jamais dit ». Le premier, avec Valérie Benaïm, a produit le concept de la « copine poubelle » : une amie à qui l'on peut tout déverser sans filtre ni jugement. L'extrait a atteint un million de vues. Le terme a heurté ceux qui estimaient que l'amitié méritait mieux, et fait rire tous les autres, qui se sont empressés de taguer leur propre copine poubelle en commentaire.
Ses filles, Mia et Zoé, ont grandi avec un père dont le film le plus connu, La Cité de la peur, est régulièrement rediffusé et devenu un classique auprès d'une génération qui n'était pas née à sa sortie. Toutes les copines de ses filles l'ont vu. Isabelle a tenu à ce qu'elles consultent un psychologue quand elles étaient petites, pour qu'elles puissent parler de la maladie de leur père à quelqu'un d'autre qu'elle. Cela n'a duré que quelques séances. Elles ont dit ce qu'elles avaient à dire et sont passées à autre chose.
À la question rituelle d'À Contre-Jour (un bouton magique pour que Dominique ne soit pas connu, est-ce qu'elle appuierait ?), Isabelle ne répond pas vraiment. Leur vie n'est pas une vie de gens célèbres. Avec ou sans la notoriété, rien ne changerait pour elle. « Si j'avais un bouton magique, ce serait pour qu'il ne soit plus malade. »
Elle en parle dans le huitième épisode d'À Contre-Jour, le podcast qui donne la parole à ceux qui vivent dans l'ombre d'un nom célèbre.
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Le podcast d'Isabelle Farrugia
Des personnalités médiatisées lâchent quelque chose qu'elles n'ont jamais dit ailleurs.
Écouter Jamais DitSources :
Podcast Jamais Dit — Isabelle Farrugia
Podcast À Contre-Jour
Épisode disponible sur toutes les plateformes d'écoute et sur acontre-jour.com.